On ne connaissait d’elle qu’une seule toile, exposée au musée d’Orsay dans la section consacrée à l’Opéra et son quartier : Une loge aux Italiens (1874) où, sur un fond sombre, un monsieur mince, brun, barbu, au long nez aigu, en frac, debout, se tourne vers sa compagne ; elle-même, assise, en tenue de soirée, très décolletée, une fleur blanche piquée dans son chignon, un collier de chien en velours noir et une perle baroque au cou, se penche songeuse. À leur droite, un épais rideau cramoisi, un riche cordon et de lourds glands dorés cantonnent la scène et ferment l’espace. Il faut souligner ici, ce que la plupart des critiques n’ont pas remarqué, la charge sensuelle de cette figure masculine séduisante, un rien canaille, en tous cas gourmande, un unicum dans la peinture féminine de l’époque. L’homme à la belle prestance qui a posé, est son fiancé, son futur époux, dont, manifestement, elle appréciait la présence physique. Saluons ici l’irruption du désir dans la peinture féminine d’alors. Qui était Eva Gonzalès, cette femme peintre apparemment talentueuse, auteur de ce tableau un peu tendancieux ? Une exposition du musée du Petit Palais à Paris répond à notre curiosité en nous présentant une artistequi, comme son nom ne l’indique pas, était française et fut célèbre en son temps. Pour en finir avec cette œuvre assez mystérieuse, on remarquera le grand bouquet de fleurs posé sur l’appuis de velours sombre de la baignoire. Il nous rappèle quelque chose ce bouquet… Bien sûr, il est le frère des bouquets de Manet. De facture épaisse, rugueuse, cet accessoire nous apprend que la jeune femme fut l’unique élève féminine du peintre et qu’elle a fréquenté la sphère impressionniste.

Eva Gonzales, née en 1847, était la fille d’un couple très lancé de l’intelligentsia parisienne. Lui auteur de romans à succès, journaliste, un des fondateurs de la Société des gens de lettres, elle musicienne appréciée. Leur salon littéraire était fréquentée par tout ce que la capitale comptait de littérateurs et d’artistes. Ses parents ne s’opposèrent pas à la vocation artistique de la jeune fille et l’inscrivirent dans l’atelier de Charles Chaplin, un des plus réputés de Paris, atelier féminin où se sont formées Louise Abbéma, Mary Cassatt, Madeleine Lemaire… Elle y apprit à froisser une faille à la perfection, à reproduire les méandres d’une dentelle ou le velouté d’un teint de jeune fille etc. Ses première toiles reflètent sa virtuosité et ne sont pas sans charme. Les deux Sœurs (1866/68) où, dans un intérieur luxueux (fauteuil Louis XV d’époque, console Louis XVI Second Empire, jardinière, grand miroir), deux sœurs, en grandes robes blanches de soirée, mettent la dernière main à leur toilette ; Le Catéchisme (1868/70), lui, montre deux petites filles bien sages assises sur des chaises d’enfant dans l’entrebaillement d’une porte-fenêtre ouvrant sur un balcon, l’une serrant sa poupée, l’autre potassant le livre pieux. Ces blandices plaisaient beaucoup et ces sujets ne risquaient de choquer personne. Mais cela ne satisfaisaient pas la jeune fille

La révélation viendra de sa rencontre en 1869 avec édouard Manet qui accepte de la prendre comme élève (ce sera son unique élève féminine). Manet peindra son portrait quasi grandeur nature, exposé ici. Il la représente devant son chevalet en train de mettre la dernière touche à un taleau représentant un vase de fleurs (1870). L’influence de l’Impressionniste est manifeste dans les toiles que la jeune femme peint alors : son portrait d’une femme « corrigé par mon maître » ; Une toile monumentale, l’enfant de troupe dit le « Clairon » (1869), qui doit beaucoup au « Fifre » (1866) du maître, domine cette section du parcours. Le garçonnet en uniforme se détache avec autorité d’un fond quasi abstrait, la figure moins synthétique que son modèle, plus détaillée, perd un peu en puissance. Figure émouvante rendue plus humaine par l’empathie de l’artiste pour cet adolescent un peu timide, c’est avec la Loge aux Italiens décrite plus haut la toile la plus convaincante de l’exposition. Cette dernière demeure son chef-d’œuvre et au fond son tableau le plus intéressant. On remarquera dans ces deux œuvres l’usage d’une couleur plus soutenue, plus vigoureuses que dans sa production habituelle où elle fait un usage immodéré de tons pastels parfois un peu fades.

Henri Guérard (1840-1897), peintre et graveur estimé qu’elle épousa en 1879 était un homme qui ne manquait ni de talent, ni d’humour, l’exposition lui dédie un espace. 0n sourira devant Azor leur chien dont il multiplie les attitudes et les mimiques en gravures ou sur des éventails, devant la Frise de Corbeaux coassant à qui mieux mieux… Il se met se met au service de sa compagne et reproduit ses tableaux et dessins, assurant ainsi leur diffusion. Deux gravures, dessinés d’après des dessins de son épouse, le montrent au travail sur la plaque dessinant au stylet ou vérifiant un tirage, moments d’intimité et de complicité créatrices d’autant plus précieux que leur vie en commun fut brève, quatre ans. Éva est morte brutalement en 1883 alors qu’elle n’avait pas trente six ans. Pendant ces dernières années, elle produit beaucoup : des paysages (plutôt des pochades) de Dieppe, Grandcamp leurs lieux de villégiature, des natures mortes (d’étonnants poissons), des portrait mais surtout des jeunes filles, se réveillant, rêveuses, indolentes,…
Une paire de chaussures de bal roses, tandis que lui grave des grolles fatiguées proches de celles que Van Gogh peindra plus tard, disent les limites de cet art : la représentation d’un monde quiet, limité, confortable, celui de la bourgeoisie du temps. Parfois l’ennui pointe. Soyons juste, la brièveté de sa vie ne lui a sans doute pas permis de développer toutes ses possibilités.
Gilles Coÿne
Eva Gonzalès 1847-1883), parcours d’une artiste libre
Petit Palais
Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris
Avenue Winston Churchill, 75008 Paris
Jusqu’au 24 janvier 2027
