Martin Schongauer au Louvre

Martin Schongauer (1445-1491), artiste germanique de la Renaissance, fut, en son temps, un créateur majeur dont la renommée et l’influence dépassèrent largement les limites de sa province natale, l’Alsace, comme celles de son temps. On l’appelait le beau Martin sans que l’on puisse discerner s’il s’agissait de sa beauté physique, celle de son œuvre ou si ce n’était pas tout simplement un jeu de mot sur son patronyme, la première syllabe étant proche du terme beau en allemand. Peut-être les trois explications sont-elles pertinentes… En tout état de cause, les visiteurs du Louvre vont découvrir, au delà de la trop célèbre et merveilleuse Vierge au buisson de roses de Colmar, l’œuvre d’un des plus grands artistes de la Renaissance germanique, un des plus féconds, un des plus innovant. 

Martin Schongauer est né vers 1445 à Colmar, d’un père orfèvre qui s’était installé en Alsace quelques années auparavant. Tout comme leur père, ses frères ont adopté ce métier ; une croix d’autel exécuté par l’un d’eux pour un monastère suisse, exposée dans une vitrine à l’entrée de l’exposition, témoigne du savoir faire familial. L’objet voisine avec une gravure représentant un encensoir exécutée par le maître d’une étourdissante virtuosité : perspective impeccable, description minutieuse dans ses moindres détails, jusqu’à le plus fine ciselure, sans que ce la nuise à la vision globale… du grand art. C’est que Schongauer, plus qu’un peintre, fut surtout un talentueux graveur, un inventeur de formes, et sa production graphique s’est répandue dans toute l’Europe pendant près de deux siècles et a inspiré, peintre, sculpteurs et plasticiens. Elle offrait une sorte de catalogue où pouvaient puiser des artistes aussi différents qu’un miniaturiste français de la Renaissance ou un dessinateur italien du XVIIe siècle. Dürer, il n’était pas le seul, l’admirait et le collectionnait.

On ignore pratiquement tout de sa formation, sans doute dans l’atelier familial et, peut-être, auprès d’un autre artiste de Colmar, Caspar Isenmann (vers 1430 – vers 1480). Après des études à l’université de Leipzig, s’est-il perfectionnée par des voyages dans les villes d’Allemagne et en Flandre ? On a remarqué la proximité de quelques-uns de ses dessins avec des tableaux de Rogier Van der Weyden (vers 1400-1464). Son Christ bénissant est quasi le décalque de celui du retable Braque, une des pièces maitresse de la collection de notre musée, la confrontation des deux œuvres est signifiante. Son Christ du Jugement dernier est aussi proche de celui du polyptyque de l’hospice de Beaune en Bourgogne. On ne saurait donc expliquer cette proximité par le simple hasard. Il a connu l’œuvre du Flamand comme celle d’autres qui ont nourri sa production.

De son abondante peinture, il ne reste plus grand chose aujourd’hui, le Louvre a pu en réunir la quasi totalité et l’exposer : essentiellement des retables pour les édifices religieux, des panneaux peints plus petits, supports de dévotion privée, et surtout son œuvre la plus célèbre La Vierge au Buisson de roses. D’emblée sa peinture se singularise par rapport à ce qui se faisait dans le domaine germanique alors. Les couleurs soutenues, à l’éclat d’émail, raffinées, se marient harmonieusement ce qui n’était pas toujours le cas, remarquez les plis cassés typiques de l’art nordique au XVe siècle, ici plus souples, plus moelleux, ses paysages adoucis aux douces lignes – point de rochers agressifs, point de montagnes écrasantes. Tout, dans cet œuvre se différencie de l’âpreté, de la dureté de l’art allemand de l’époque.

La Vierge de Colmar est exceptionnelle, d’abord par son format, plus grande que nature ce qui lui confère le statut d’objet cultuel plein de m ajesté, assise sur un banc de gazon devant un treillage végétal où volètent des oiseaux – on disait alors que c’était une « Vierge d’humilité » par opposition aux vierges trônant sur un podium –, ensuite par la somptuosité de ses vêtements d’un rouge profond et lumineux sur lequel se répand une chevelure blonde et bouclée. Elle tient sur ses genoux l’enfant qui l’étreint, tandis que deux petits anges tiennent au-dessus de sa tête une couronne à la ciselure raffinée. Image forte, séduisante, porteuse d’une symbolique compliquée. On en fera grâce au lecteur, le catalogue étant là pour combler leur éventuelle curiosité. Mais il faut ici souligner le charme de la scène qui repose sur la description d’une réalité poétique : Dans des buissons piquetés de lys, de roses, de pivoines, d’iris, s’ébattent chardonnerets, rouge-gorges, pinsons, mésanges, tout un remue-ménage décrivant la fraîcheur d’une matinée printanière, annonciatrice d’un renouveau…

Schongauer, est l’auteur de plus de cent gravures. Ce fut le graveur le plus prolixe et le plus célèbre de la fin du moyen-âge. Gravures religieuses destinées à la piété privée – s’offrir un tableau, n’était pas à la portée de tout le monde -, modèles décoratifs, scènes de la vie quotidienne, monstres, animaux exotiques, les thèmes sont multiples. Il s’agit d’une production de qualité, destinée à un public averti, non d’images de colporteurs. Les pièces sont signées mais on discerne parfois des différences de factures, comme de qualité, tout un atelier s’affairait autour du maître sans que l’on puisse discerner ce qui revient à l’un ou à l’autre. L’impulsion venait de Schongauer.

La seconde partie de l’exposition est consacrée à l’incroyable diffusion de cet œuvre et à sa durée dans le temps : plus de deux siècles ! Le beau Martin fut copié dès son vivant. On retrouve ses compositions sur les matériaux les plus divers, estampes, dessins, peintures, sculptures, mais aussi sur de la faïence, des bijoux, des tapisseries. Copies, partielles, ou complètes, dans les styles les plus divers. Ce ne sont pas seulement des artistes secondaires en mal d’inspiration qui s’en sont inspirés mais des maîtres confirmés comme en témoigne une sanguine de Fra Bartolomeo : le grand maître de la première renaissance florentine, a copié le groupe central du « Portement de croix » issu de la série de 12 compositions dédiées à la passion de Jésus Christ ; il reprend le groupe central qu’il isole de l’environnement un peu touffu de la gravure, l’élargit, l’aère et livre ainsi une image très différente et pourtant fidèle. 

Schongauer a ainsi joué pendant plus de deux siècle le rôle d’inventeur de schémas, de formes, de types, repris par des artistes très différents et son influence s’étendait sur toute l’Europe, de l’Espagne à la Pologne, du XVe au XVIIe siècles.

Gilles Coÿne

Au Louvre jusqu’au 20 juillet 2026